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D’où vient l’argent ? Deux récits qui s’opposent

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D’où vient l’argent ? Deux récits qui s’opposent
La monnaie est-elle née du troc ou de la dette ? Deux récits s’opposent et montrent le rôle de la confiance et des institutions.

La plupart d'entre nous ont appris la même histoire de l'argent. Il y a longtemps, les gens échangeaient directement des biens. C'était compliqué: combien de poules vaut une vache ? Combien de kilos de sel ? Alors on a inventé la monnaie pour faciliter les échanges, et tout le reste en a découlé. C'est net, logique et facile à retenir. C'est aussi l'histoire que des historiens et des anthropologues remettent en question depuis quelque temps. Mais comment est donc né l'argent?

Hypothèse 1 : une solution au troc

Pourquoi ne pas échanger directement ?

Cette hypothèse est la vision traditionnelle, celle qu'on enseigne dans la plupart des manuels d'économie. Elle remonte à Adam Smith et à La Richesse des nations (1776), où Smith soutenait que les humains ont toujours eu un penchant pour le troc et l'échange, et que la monnaie est apparue quand cela est devenu trop compliqué. Tout part d'un problème simple : comment échanger des biens quand chacun veut des choses différentes ?

Admettons que je sois cordonnier et que je veuille du pain. Vous êtes boulanger et vous voulez des chaussures. Nous pouvons échanger directement, et cela s'appelle le troc. Mais on voit vite que le troc n'est pas une bonne manière de commercer. Et si je veux votre pain, mais que vous ne voulez pas mes chaussures ? Les économistes parlent de « double coïncidence des besoins » : pour qu'un échange ait lieu, nous devons tous deux désirer exactement ce que l'autre possède, au même moment. Ainsi, il serait bien de s'accorder sur un bien que tout le monde veut; l’argent est né de ce problème.

L’argent simplifie et standardise les transactions. Combien de poules peut-on obtenir avec une vache ? Combien de poules vaut un kilo de sel ? Avec cent biens, il y aurait 4950 comparaison de valeurs différentes, une par paire. Avec une monnaie unique, il suffit de cent prix, un par bien, chacun comparé à la monnaie. C'est pourquoi, dans cette histoire, la monnaie est une solution. Elle remplit trois fonctions à la fois : elle est un moyen d'échange (on la remet pour acheter), une unité de compte (on mesure tout par rapport à elle) et une réserve de valeur (elle garde sa valeur jusqu'à ce qu'on la dépense).

Schéma comparant les échanges directs du troc aux échanges par une monnaie commune

Une monnaie commune réduit le nombre de comparaisons de prix. Les légendes du schéma sont en anglais mais je pense qu'il est assez claire.

Pourquoi tout le monde accepterait-il l’argent-métal ?

Les disciples de l'économiste Carl Menger ont donné à ce récit sa forme la plus soignée. Dans leur version, personne n'invente la monnaie. Certains biens, comme le sel, le bétail ou l'argent-métal, sont plus faciles à échanger que d'autres ; les gens les acceptent donc même quand ils n'en ont pas besoin, sachant qu'ils pourront les repasser à quelqu'un d'autre. Peu à peu, un bien devient celui que tout le monde accepte. C'est une idée élégante, qui mérite d'être prise au sérieux.

C’est ainsi qu'à une époque les romains utilisaient le sel comme monnaie, ce qui donnera le mot “salaire”. On note aussi en français l’utilisation du mot “blé” pour faire référence à l'argent, car le blé aussi a souvent servi de monnaie.

Ce récit de la création monétaire fait ensuite une prédiction : le troc est venu en premier, puis la monnaie est apparue pour corriger ses défauts, et la dette est arrivée en dernier, comme outil plus avancé. L'histoire séduit parce qu'elle est logique et intuitive. On a l'impression que c'est exactement ce que nous aurions fait. Le problème, c'est que lorsque les historiens et les anthropologues sont allés chercher les preuves, ils ne les ont pas trouvées.

Hypothèse 2 : une économie de faveurs

Et si la dette était venue en premier ?

Une autre vision affirme que la dette est née en premier et la monnaie ensuite. Elle a été développée principalement par l'anthropologue David Graeber, dans Dette : 5 000 ans d'histoire (2011), en s'appuyant sur les travaux de Caroline Humphrey et de l'économiste Alfred Mitchell-Innes. Leur point de départ est qu'on n'a jamais documenté d'économie fondée essentiellement sur le troc. Le troc existe, mais surtout entre étrangers, ou entre des gens qui utilisent normalement de l'argent et s'en retrouvent dépourvus.

Au sein des premières petites communautés, on demandait un service à son voisin : un peu de pain, un coup de main. Il vous aidait sans qu'il y ait besoin d'argent ni de transaction d'aucune sorte, et en retour, vous lui devez un service la fois suivante. Vous étiez en dette envers lui. Pour être précis, il ne s'agit pas encore de dette au sens moderne, car personne ne comptait. C'était une obligation, une relation qui maintenait les gens liés les uns aux autres. Mais c'est la graine de ce qui est devenu la dette.

Qui tenait les comptes ?

Au début, parce que les communautés étaient petites, la dette était retenue de mémoire, et non consignée. Mais à mesure que les sociétés grandissaient, les gens ne pouvaient plus se rappeler tous les services qu'ils devaient ou qu'on leur devait. Il a fallu remplacer la mémoire par quelque chose de durable. En Mésopotamie, cela a commencé par des jetons d'argile, de petits objets qui représentaient des quantités de grain ou d'animaux. Peu à peu, la compatibilité se fait sur des tablettes d'argile.

Tablette d’argile avec des symboles gravés et des empreintes rondes

Les plus anciennes tablettes n'étaient pas des relevés de services entre voisins. Elles provenaient des temples et des palais, qui stockaient la récolte et prêtaient du grain aux paysans. Un paysan qui empruntait des semences au printemps devait une dette au temple, et il la réglait à la moisson en rendant de l'orge. La dette était simplement annulée une fois la livraison faite. Chacune de ces dettes devait être consignée par écrit : qui avait emprunté, combien, et pour quand.

À mesure que les communautés grandissaient encore, les dettes s'accumulaient, on ne savait plus très bien ce que tout cela valait. Il fallait une unité de mesure. En Mésopotamie, une dette, quelle qu'elle soit, pouvait s'écrire comme une quantité d'argent ou une quantité d'orge, et chaque service dû et chaque service à recevoir avaient désormais une valeur précise, que l'on pouvait additionner. Quel que soit votre prêteur, le temple, un ménage fortuné ou le tavernier qui tenait votre ardoise, vous pouviez dire exactement combien vous deviez. En fait, la plupart des achats quotidiens, comme la bière, se faisaient à crédit et se réglaient à la moisson.

Remarquez aussi qui fixait les prix. Le taux entre l'orge et l'argent-métal n'était pas découvert en marchandant sur un marché. Il était fixé par la coutume et par les institutions qui tenaient les comptes. C'est l'opposé de la première histoire, où les prix naissent du marchandage entre les gens.

Les prêts portaient des intérêts, ce qui est attesté très tôt en Mésopotamie. Le mot sumérien pour l'intérêt, mash, signifiait à l'origine « veau », ce qui suggère qu'il est né de prêts de bétail et de grain, des choses qui se multiplient d'elles-mêmes. Ainsi, si je te prête du grain et que ta récolte en est plus abondante, j’attends ma part du surplus. Non seulement la dette a donc été inventée avant les pièces, mais l'intérêt aussi.

Quand le système devenait insupportable, les souverains intervenaient. Les rois mésopotamiens annulaient périodiquement les dettes, généralement au début d’un règne ou en temps de crise. L’un des plus anciens exemples connus vient d’Urukagina de Lagash, vers 2350 av. J.-C. Ce n’était pas de la pure générosité : un paysan qui perdait sa terre et sa force de travail au profit d’un riche créancier ne pouvait plus nourrir l’armée du roi ni payer ses redevances. Aujourd’hui, on n’efface plus les dettes ainsi, même si la faillite et la restructuration existent encore comme mécanismes similaires. L’une des raisons est que les créanciers ne forment plus une petite élite : les petits épargnants détiennent désormais de la dette, notamment publique, via leurs dépôts bancaires et leurs pensions. Effacer la dette reviendrait donc à puiser dans leur épargne.

Comment les banques créent-elles la monnaie aujourd’hui ?

Cette histoire de la monnaie comme dette se retrouve aussi dans le monde récent et moderne. Les premiers billets de banque étaient des promesses de payer en or, et ils circulaient parce que les gens faisaient confiance à la banque qui les émettait, et non parce qu’ils voulaient du papier. Quand les États-Unis ont mis fin à la convertibilité du dollar en or en 1971, la monnaie n’a pas disparu : elle est simplement devenue une dette de la banque centrale et des banques commerciales, adossée à la confiance dans l’État. Aujourd’hui, la plupart de la monnaie est créée lorsqu’une banque accorde un prêt. Elle crédite votre compte et inscrit votre dette d’un même geste. Votre dépôt est la dette de la banque envers vous, votre crédit hypothécaire est votre dette envers elle, et quand le prêt est remboursé, cet argent est détruit.

Selon ce récit, la monnaie est née pour compter la dette, et non pour résoudre les problèmes du troc. L’orge, par exemple, a d’abord servi d’unité de compte, bien avant de changer de mains à chaque achat. La plupart des transactions quotidiennes se faisaient à crédit. Les pièces, elles, n’apparaissent que vers 600 av. J.-C., en Lydie (actuelle Turquie). Frappées par l’État, elles servaient sans doute à payer soldats et fonctionnaires, qui devaient pouvoir dépenser auprès d’inconnus. La monnaie physique répond donc à un besoin nouveau : échanger avec des inconnus, là où la dette et la confiance ne suffisaient plus.

Cependant, cette hypothèse ne fait pas l’unanimité, mais elle est mieux étayée que la première : Smith a raisonné pour construire son récit, alors que la seconde vision part des archives et du travail de terrain. Elle a pourtant de sérieux détracteurs. Les disciples de Menger estiment qu’une marchandise comme l’argent ou le sel aurait pu émerger naturellement comme moyen d’échange, et les critiques de Graeber lui reprochent de surestimer la rareté du troc et l’ancienneté du crédit. Les sources mésopotamiennes, incomplètes, restent en outre sujettes à interprétation. Il existe aussi de vrais contre-exemples comme l’Égypte ancienne.

Pourquoi c'est important

L’origine de la monnaie change-t-elle quelque chose ?

Cela peut ressembler à une querelle académique sur le passé, mais notre façon de voir la monnaie influence notre façon de penser presque tout ce qui repose sur elle.

Si la monnaie est une chose, une marchandise apparue parce qu’elle était utile, alors elle possède une valeur propre. Elle est rare, elle doit être protégée, et le marché l’a trouvée avant tout gouvernement. Dans cette optique, les institutions viennent en second. La dette est elle aussi un produit secondaire, quelque chose que l’on contracte. La conclusion naturelle est que la monnaie et la dette sont des outils et sont distinctes.

Si la monnaie est de la dette, la vision change. La monnaie ne fonctionne que parce que les gens font confiance à celui qui la doit, que ce soit un temple, une Couronne ou une banque. Cela place les institutions au centre, et fait de la question de savoir qui émet la monnaie et qui a le droit de créer de la dette une question sociale et politique. L’argent et la dette cessent d'être seulement une affaire privée entre deux personnes et devient une part de la manière dont une société s'organise. Une dette est un arrangement social, et une société peut décider de le modifier.

Que se passe-t-il quand la confiance se brise ?

Si la monnaie est de la dette, sa valeur dépend de la confiance que l’on accorde à celui qui la doit. Quand cette confiance se brise, on cherche un débiteur plus fiable. Dans certaines régions d’Amérique latine et d’Afrique, où l’inflation a répétitivement rongé les monnaies locales, beaucoup épargnent et commercent en dollars américains : l’Équateur et le Salvador ont adopté officiellement le dollar, et en Argentine ou au Zimbabwe, il circule largement à côté de la monnaie nationale, voire à sa place.

D’autres évitent tout simplement de garder de l’argent. Ils placent leur richesse dans des actifs qui ne sont la dette de personne, comme l’or, l’immobilier ou des actions d’entreprises, dont la valeur ne dépend pas d’un émetteur unique qui tiendrait ses promesses. Chacun de ces choix a pourtant ses propres risques. Aucun actif n’échappe entièrement à la confiance : on choisit simplement où la placer.

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Judicael Poumay (Ph.D.)

Judicael Poumay (Ph.D.)

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